Le Clown et l'échafaud : essai sur la peine capitale

Synopsis

Cet essai est en cours d'écriture.
Il décrit la manière dont les thèses abolitionnistes se sont propagées depuis la fin du XXème siècle, puis analyse les écrits de quelques grands philosophes et écrivains ayant pris position sur le sujet.
Par ailleurs, l'ouvrage recense les facteurs d'influence sociétaux qui ont renforcé cette tendance (économie, religion, etc.)
Le livre se termine par une discussion méthodique des arguments abolitionnistes.

Avant-propos

Le sujet de cet ouvrage est la peine de mort. Soucieux d’éviter au lecteur une angoisse difficilement tolérable, je désire dès les premières lignes faire preuve de mansuétude, et ne pas tarder davantage à en révéler l’abominable propos. Disons-le tout net : il s’agit d’étudier les circonstances et les démonstrations qui ont contribué aux décisions d’abolissement de la sanction en question, afin de discuter de leur pertinence dans un contexte historique actualisé.

« Allons donc, ce débat est tranché ! N'est-il pas quelque matière plus importante, plus prioritaire aujourd’hui, sinon plus gaies ? » s’écrient mes amis interloqués. « Songe au changement climatique, aux migrations nord-sud, à l’épuisement des ressources naturelles, à la chute vertigineuse de la biodiversité, à la domination des médias électroniques, à l’émergence de pouvoirs politiques autoritaires ! »

Convenons qu’il faudra renoncer en ce début de millénaire à dénicher dans le fatras ambiant un sujet d’une folle gaîté. Pour le reste, ils ont évidemment raison, et une petite fraction des malheureux qui peuplent cette planète est pleinement consciente de ces problématiques de long terme. Par ses choix imbéciles, constants et répétés, l’humanité est entrée, et pour longtemps, dans une ère de confusion, de pénurie, et de tumulte.

Or, précisément, cette mutation n’ira pas sans violence.

Le premier enjeu est posé : il s’agit de déterminer si les instruments légaux imaginés dans l’euphorie des Trente Glorieuses sont encore adaptés à la transformation colossale qui est en train de s’opérer. Mais pour ce faire, il convient en chemin de réexaminer les arguments (autant d’enjeux) qui sont encore avancés aujourd’hui pour justifier de la fameuse abolition : absence d’effet dissuasif, risque d’injustice irréparable, menace d’atteinte aux droits humains et de discrimination, et bien sûr tentation d’un usage politique et totalitaire.

Sitôt cette ambition proclamée, la réaction des abolitionnistes pourrait bien ne pas se faire attendre :

« Jette bas le masque, arrache ta croix gammée, vil profanateur, et retourne dans ta fange. En dépit de tes propos sournois, ton véritable dessein est de porter atteinte aux droits les plus sacrés, ceux que l’humanité balbutiante a mis des siècles à comprendre et respecter » s’écrient dans un bel ensemble les déesses de la Charité, de l’Espoir et de la Liberté.

C’est précisément parce que le sujet est maudit, tabou, empoisonné, et que ce serait une lâcheté que de détourner le regard, que je souhaite m’en emparer. [...]

Lectrice ou lecteur, l’évolution que je vais décrire va te sembler bien banale, si tu es peu ou prou mon contemporain. Mais il importe, pour ceux qui viendront après nous, de témoigner ici. La France que j’avais connu dans mon enfance, l’Angleterre où nous allions passer nos étés, ont changé de visage. La mondialisation des échanges de biens, de personnes et désormais de l’information, et l’explosion des techniques ont transformé la planète, contracté les distances et les délais, bouleversé les économies, mis à bas les cultures, renversé les valeurs traditionnelles, disloqué la notion même de vérité.

Les nations se sont complexifiées, artificialisées, dénaturées. Les organisations criminelles internationales ont supplanté les mafias locales. On trafique toujours plus de drogue, d’armes, de migrants et d’êtres humains, d’espèces sauvages, ou de produits contrefaits. Les cyberattaques viennent rançonner jusque des hôpitaux. On pille des pharmacies. Les crimes écologiques sont le fait d’entreprises transnationales (parfois encouragées par les États eux-mêmes), mais aussi locales. A l’heure où je rédige ces lignes, le terrorisme est désormais planétaire. Plusieurs régions de France outre-mer sont l’objet d’émeutes armées ou d’une délinquance endémique et extrême. Il n’est pas une manifestation sportive ou politique sans insultes, débordements, affrontements ni blessures. Il n’est plus de calendes sans que ceux qui incarnent les figures tutélaires de la nation, l’enseignant, le policier, l’élu, le pompier ou le prêtre ne soient désormais l’objet d’attaques meurtrières délibérées et filmées avec délectation par leurs auteurs.

De cette situation presque apocalyptique, les plus hautes autorités (ONU) s’émeuvent depuis près de vingt ans. On dira par politesse que le succès de leur action est modéré.

Ainsi beaucoup de choses ont changé depuis que l’abolition fut triomphalement votée par l’Assemblée, lorsque le garde des Sceaux de l’époque appuyait sa vibrante argumentation sur quelques faits divers isolés, homicides dont les auteurs étaient tout aussi misérables et marginaux que leurs méfaits.

A présent, le niveau qu’a atteint la violence sociétale suscite naturellement mon indignation, mon dégoût et ma tristesse, qu’elle provienne de la rue, des réseaux sociaux ou des invectives politiciennes. Curieusement, je n’éprouve guère de sentiment de haine ou de volonté de vengeance envers les malfrats eux-mêmes. Ils ne m’inspirent rien. Mais ces émotions négatives sont en revanche dirigées vers l’État, qui semble avoir abandonné sa mission première de sécurisation de la vie sociétale.

L’hypocrisie apparaît à son comble lorsqu’un hommage national est rendu à celui qui fût le père sanctifié de l’abolition en France, tandis qu’en parallèle, des tueries de masse ou des méfaits calamiteux pour le corps social tout entier se poursuivent sans relâche.

La puissante Athéna, déesse de la Sagesse congédie d’un geste désinvolte ces trois compagnes inquiètes, et prévient :« Pauvre insensé, tu t’attaques à une forte partie, et même si les motivations semblent louables, ton discours sera assurément impopulaire. D’autant que ton sujet est d’une envergure titanesque, et d’une complexité babylonienne. Sur lui se sont épuisés des générations de criminologues et de juristes, avec le résultat que tu sais. Sais-tu déjà comment t’y prendre ? Es-tu seulement conscient de ces difficultés ?»

La divinité a raison. Mon étude risque de se perdre dans les discussions de spécialistes, noyée dans les méandres des calculs statistiques, enlisée dans les sables de la criminologie, terrassée par les combats de chiffres, paralysée par les conjectures du droits national et international. Aussi je me dois d’opérer en simple citoyen, raisonner autant que faire se peut de manière qualitative, en m’appuyant tant bien que mal sur la philosophie. Car tous les savants du monde n’ont en général qu’une vue partielle de la criminalité, qui est par essence en évolution permanente avec une société et ses spécificités locales. En cela, les plus brillants experts excellent à justifier le passé, mais sont tragiquement moins dégourdis à propos de l’avenir.

La deuxième raison de ce choix méthodologique tient à la nature même des choix effectués par la société contemporaine. Dans sa quête de l’universalisme, elle a confondu la Sagesse avec la Raison instrumentale (dénoncée par l’Ecole de Francfort), la Technique applicable aux objets et l’art de gouverner les hommes. En proie à un sentiment de toute-puissance, l’humanité a cru pouvoir résoudre toutes les questions selon la méthode cartésienne (diviser, ordonner, quantifier, vérifier) ou utilitariste (segmenter et calculer parcimonieusement). Mais elle s’est égarée dans le dédale infini et fractal de la Complexité qu’elle avait elle-même engendrée. Ainsi s’est perdu la Justice, comme le reste.

Ainsi, recourir à une casuistique trop subtile pour aborder le sujet éminemment noueux de cet opuscule serait recourir aux modalités qui ont conduit à la situation ingérable du présent (et bientôt de l’avenir). Et en définitive s’abîmer dans les mêmes chausse-trappes.

« Qu’il en soit fait ainsi » déclare la déesse avec un zeste d’ironie teinté de scepticisme. « Alors, sans plus attendre,  fais-nous part des dispositions de ton discours »

J’évoquerai d’abord l’histoire de la peine capitale, de sa suppression, et des courants de pensée qui alimentèrent l’abolitionnisme. Ensuite, je discuterai chacun des arguments qui sont encore usités pour justifier ce choix. Pour suivre, je développerai un parti pris philosophique et moral, ainsi qu’une analyse des labyrinthes de la Complexité et de ses conséquences. Enfin, j’énoncerai plusieurs conditions dans lesquelles une justice actualisée et sereine pourrait prononcer ou non cette sentence à propos de tel méfait ou dans telle circonstance.

Monsieur Loyal vient d’annoncer la fin du numéro précédent. Le clown rajuste son faux nez avant de s’engager dans l’arène. En piste !

(à suivre)