Synopsis
Ce roman est encore à l'état de projet, même si une centaine de pages ont déjà été rédigées.
L'histoire réunit à nouveau les trois héros du livre Les Spectres de Holland Park, alors qu'ils sont encore enfants ou adolescents.
Leur père, James Bertram, est expert maritime reconnu et remarquablement perspicates, fréquemment chargé par une prestigieuse compagnie
d'assurance d'investigations après des accidents maritimes, pour déjouer les délits de baraterie (fraude à l'assurance).
Or il s'agit cette fois d'une drame qui s'est produit sur le canal de Suez, alors en construction.
Un navire explose sur le lac d'Ismaïlia, en plein milieu de la zone du chantier.
S'agit-il d'une arnaque à l'assurance, d'un complot contre le projet de
Ferdinand de Lesseps, d'une vengeance de contrebandiers d'oeuvres
d'art ?
Percival, le plus âgé des trois jeunes Bertram, fuguera comme passager clandestin pour rejoindre
son père en Egypte et y vivre au cours de cette aventure ses premières
péripéties sentimentales.
Extrait: Ismaïlia, Egypte, 13 Mars 1869
La nuit était maintenant là. La lumière éblouissante du jour avait laissé la place à une obscurité humide, moite, profonde. La clarté glacée
de l'astre lunaire confiné dans son dernier quartier, rehaussée des scintillements de myriades d'étoiles se reflétait dans les eaux miroitantes du lac. En dépit du ciel sans nuages, l'œil aurait en vain cherché à distinguer les contours du rivage ou les contreforts incertains des dunes avoisinantes. A nord, vers minuit, la cité et le port avaient peu à peu couvert leurs dernières lanternes. Vers une heure, plus rien. Seuls montaient encore, à l'ouest, après deux heures, les colonnes ondoyantes
et fumeuses des foyers de bitume et de roseaux allumés devant les campements par la main d'œuvre mahométane.
Une brise en rapportait la saveur sucrée et obstinée, mêlée aux effluves d'algues et de vase, à l'odeur poussiéreuse du sable du désert. Les chameaux des campements, agglutinés en grappes soumises, narines frémissantes dans leur sommeil, en respiraient l'invisible présence. Le long du canal d'eau douce, blottis dans les joncs au pied des palmiers doum, quelques rares ibis attendaient en rêvant le retour de l'aube.
Sur le lac, cette nuit là, sans trop oser s'éloigner du chenal qu'avaient récemment aménagé les dragues dans le prolongement du canal principal, une demi-douzaine de navires marchands avait fait relâche la veille au soir. Empruntant quelques chaloupes, plusieurs bordées avaient débarqué dès le crépuscule, à l'assaut des khan en baraquements et des maisons de plaisir. Le caractère inaugural de l'escale ouverte depuis peu exigeait en effet cette cérémonie, à titre de vérification comme de baptême. Finalement, les derniers équipages, des matelots pour la plupart terrassés par l'alcool ou le sommeil, avaient renoncé à réintégrer leur bord.
A cette heure avancée, parce que le mouillage dans ces eaux calmes à l'intérieur des terres ne faisait craindre ni les fluctuations du ressac ni de brusques risées, même les timoniers de veille, sur l'accord tacite de leur quartier-maître, avaient abandonné leur poste pour le mol balancement des hamacs des cales. Et les trois navires distant chacun d’un quart de mile, n pavillon grec, un français et un britannique, évitaient sereinement autour de leurs ancres, sans plus d'appréhension que s'ils eussent été arrimés à quai au bassin d'arrière-port de leur quartier maritime d'origine.
Sur l'Olympian, un schooner à hélice et roues à aubes jaugeant près de deux cents tonneaux, aidé d'une grand voile et d'une misaine, armé par la Penhurst & Co sous le commandement du capitaine Mc Brannagh, les satisfactions procurées par l'escale avaient dépassé de loin toutes les espérances. La totalité de l'équipage, capitaine compris, s'était épuisé, ivre, dans les bras des courtisanes, ou dans les fumées narcotiques de ces pipes à eaux que les autochtones désignent sous le nom de chicha. Seule une poignée de marins restaient consignés à bord pour chaperonner le bateau et la cargaison. Par commisération, le reste de l'équipage leur avait concédé sa ration quotidienne de gnôle. Dès minuit, le moins endurant avaient abandonné son poste pour glisser dans un profond sommeil, suivi quelques instants plus tard par les durs à cuire. A deux heures, même le bosco, un irlandais coriace répondant au surnom de O'Greedy reposait, bras en croix et yeux révulsés, sur l'une des caisses de pièces de rechange qui constituaient une partie du chargement, à destination du chantier. Ecroulé dans un sommeil de plomb, il était comme le reste de ses compagnons, magistralement indifférent aux grincements des espars, au battement irrégulier des manœuvres de cordage le long de la mâture, au balancement des deux lampes à pétrole suspendues sur le pont. Aussi n'entendit-il pas le bruit étouffé qui se produisit, vers trois heures sous le niveau du plancher tribord près de la proue.
Quelques instants plus tard, un torrent de flammes investissait chaque corridor de l'entrepont, pulvérisant les parois des cabines dans un roulement de tonnerre. Immédiatement, l'incendie gagna le chargement. Tandis que les corps des derniers survivants se débattaient en vaines convulsions au milieu du brasier, la déflagration ébranla le bâtiment tout entier, provoquant la rupture longitudinale de la coque, de la proue à l'étambot, pourfendant les planchers, disloquant les membrures et les listons, abattant les mats. Lorsque les premières lumières apparurent le long du rivage, rallumées par les citadins d'Ismaïlia pour s'enquérir du drame, l'Olympian avait déjà sombré corps et biens.